Les groupes de paroles qui se réunissent aujourd’hui pour dévoiler les violences masculines à l’encontre des femmes ont pour origine les groupes de réflexion des mouvements de femmes qui se sont développés dans les années soixante-dix. Des femmes sans distinction d’horizons se réunissaient de façon informelle, afin de remettre en cause les rapports de domination. Ces groupes, dits « d’auto conscientisation », étaient également des lieux d’expression et de partage des expériences personnelles avec les autres femmes, considérées comme des paires. Ces groupes ont, par conséquent, été précurseurs des groupes de parole et de solidarité que les associations féministes ont formalisés et intégrés dans leurs outils d’aide aux femmes victimes de violences.

La mise en place en 2003 de notre « groupe d’action et de solidarité » est le fruit d’un long processus de maturation. Dès novembre 1993, en collaboration avec une adhérente, l’association avait amorcé une réflexion sur la manière de répondre aux femmes victimes de violences sexuelles et sexistes au travail qui exprimaient le désir de se réunir avec d’autres pour échanger sur leurs expériences. Il en est résulté le projet d’ouvrir aux victimes un espace ou un atelier, dont l’objectif alors exprimé consistait à : « légitimer leur parole, reconnaître la violence et mettre en place un processus de recomposition (des personnes) ».
En 1996, ce projet est à nouveau mis à l’ordre du jour et débouche sur la création d’un « atelier de parole et d’échange ». L’animation en est confiée à la même personne, psychothérapeute de formation, qui en avait exprimé le désir. En avril 1996, une annonce dans la « Lettre de l’AVFT » informe le réseau et les femmes victimes de l’ouverture de ce groupe de parole.
Le fonctionnement de ce groupe, révèle très vite ses dangers et ses limites(1). En conséquence de cette première expérience, la nécessité de repenser le groupe de parole et de l’intégrer dans le cadre de son intervention féministe s’est imposée à l’association. En raison des contraintes d’ordre technique et logistique inhérentes à la création d’un groupe de parole, celui-ci s’est réuni pour la première fois en 2003.
Plutôt que d’imposer aux victimes un cadre pré-établi, nous sommes parties de leurs demandes pour concevoir les objectifs et le fonctionnement de ce groupe.

Besoins exprimés par les victimes 

Les victimes ne se connaissent pas entre elles. Leurs seuls moments de rencontre se limitent à nos assemblées générales et pique-niques annuels, qui sont les occasions de discuter entre elles de leur situation. Les échanges y sont très forts et importants, mais si furtifs que les femmes en éprouvent de la frustration. Ces moments ne sont en effet pas indiqués pour un véritable partage entre les victimes. Ils ne permettent pas non plus à l’association de donner une réponse complète à leur besoin de rompre l’isolement, de partager leur expérience avec des femmes ayant un même vécu, d’échanger sur les questions liées aux agressions avec des femmes qui poursuivent des démarches similaires, et surtout de désamorcer ou de trouver des réponses aux questions qu’elles se posent : « Pourquoi moi ? », « Pourquoi n’ai-je pas pu davantage me défendre ? », « Mes réactions sont-elles normales ? ». Comprendre rassure, arme et renforce dans la quête de stratégies efficaces pour lutter.

L’association a donc analysé cette demande, régulièrement exprimée par les victimes, comme étant le signe du caractère incomplet de son action à leurs côtés, auquel il convenait de se donner les moyens de remédier par la mise en place d’un groupe de parole.

La terminologie finale retenue pour désigner le groupe rend compte de l’avancement de la réflexion de l’AVFT. Du terme « groupe de parole » qui pouvait laisser entrevoir un groupe de simple discussion, nous sommes passées à celui de « groupe d’échange et de solidarité » où apparaît la notion de partage entre les victimes pour finalement retenir celui de « groupe d’actions et de solidarité » qui correspond à la réalité et aux objectifs du groupe.

Les propos tenus par les femmes lors de la réunion initiale du groupe sont en effet d’une part de l’ordre du partage, de la solidarité. Il s’agit d’en finir avec la solitude dans laquelle les violences les ont enfermées. D’autre part, ils révèlent le besoin de mettre en commun des moyens de dépasser les conséquences psychiques des agressions. Le groupe est caractérisé par le fort altruisme de ses participantes, qui ne cherchent pas uniquement l’obtention d’un bénéfice personnel.

Je souhaite partager une expérience que j’ai vécue, et que je continue à subir… et faire partager mes démarches

Je souhaite sortir de l’isolement que mon expérience a créé ; partager les souffrances, mais aussi les solutions et outils pour sortir de la peur des autres, de la perte de confiance en soi et envers les autres ; ne plus me sentir seule, retrouver la paix et la joie perdues. Je veux avancer. Ces réunions permettront de créer entre chacune de nous un soutien, une solidarité

Le groupe est donc le lieu qui permet aux victimes de sortir de la logique des agresseurs, dont une des stratégies consiste à les isoler et à les empêcher de parler.

Comment nous avons conçu ce groupe 

De notre côté, nous avons pensé ce groupe d’actions et de solidarité dans la continuité de l’action de l’association aux côtés des femmes victimes, mais aussi comme héritier des analyses féministes sur la mise en commun des expériences de vie des femmes. Selon Ginette Larouche(2), « l’intervention de groupe répond à un objectif politique important de l’idéologie féministe. Elle permet d’allier le changement personnel au changement social… ». Ainsi, au sein de ce groupe, les victimes doivent pouvoir se repositionner en tant que personnes à part entière, d’égales à égales, s’exprimer librement, en toute confiance, sans crainte d’être jugées, et tisser des liens de solidarité.

L’association a choisi d’assurer elle-même l’animation de ce groupe afin d’avoir la possibilité de faire « l’aller-retour » entre le travail sur « dossiers » et les questions soulevées lors des réunions du groupe. Le lien entre l’animation du groupe et l’accompagnement individuel permet en effet de mieux comprendre ce que souhaitent réellement les femmes victimes et rend ainsi plus efficace la mission d’accompagnement des chargées de mission de l’AVFT. Le groupe d’action et de solidarité, tel qu’il est mis en œuvre à l’AVFT, n’est donc pas un outil autonome par rapport aux autres modes d’intervention proposés, mais un enrichissement des autres actions.

Par souci de bénéficier des expériences déjà menées par d’autres groupes féministes, deux chargées de mission et une bénévole historienne spécialisée en Histoire des femmes, Pierrette Lebrun-Pezerat, ont suivi, en octobre 2002, le cycle de formation pour l’animation de groupes de parole dispensé par le Collectif Féministe Contre le Viol (CFCV). L’essentiel de cette formation a porté sur les préalables à la constitution d’un groupe. Il a été question des règles fondamentales à son bon fonctionnement : le contrat moral avec les victimes (dont nous précisons les règles ci-dessous), les objectifs, la logistique (lieu convivial et accessible pour les réunions), les modalités (nombre des séances et leur durée). Nous avons également réfléchi au rôle des animatrices, qui doivent veiller à la bonne marche du groupe, au respect des règles de fonctionnement et de déroulement des séances.
En complément de cette formation, l’association a bénéficié des conseils précieux et avisés de Marie-France Casalis, féministe ayant une solide expérience en la matière(3). Contrairement à d’autres groupes de parole, les animatrices de l’association formées par le CFCV ne sont ni psychologues, ni psychiatres, ni psychothérapeutes. En revanche, l’association collabore étroitement avec le centre de psychothérapie de l’Institut de victimologie de Paris(4), qui accueille les personnes victimes de traumatisme.

Les objectifs poursuivis par ce groupe 

Les objectifs du futur groupe ont été définis par les victimes et l’association.

Les objectifs personnels à atteindre étaient les suivants :

Sortir les victimes de l’isolement auquel l’agresseur les a contraintes, rompre la solitude et recréer du lien social.

Libérer leur parole et leurs émotions ; le groupe permet aux victimes, d’exprimer leurs préoccupations, leurs difficultés, leur peur, leurs angoisses, leurs incompréhensions.

Aider à la compréhension des mécanismes de violences grâce au bénéfice des expériences et au point de vue des autres.

Faire disparaître le sentiment de culpabilité en posant la responsabilité de l’agresseur.

Les objectifs politiques – même si, bien entendu, le simple fait de mettre en commun le vécu des agressions est un acte politique – étaient les suivants :

Favoriser la solidarité entre les participantes. Chaque participante est une source d’entraide pour les autres. Le groupe peut aussi être un moyen de créer des liens interpersonnels d’amitié à l’extérieur du groupe, et de développer des liens collectifs de soutien, à l’occasion des procès par exemple.

Permettre une véritable prise de conscience de la situation sociale des femmes, des stéréotypes sexuels et sexistes dans lesquels elles ont été enfermées, et ainsi favoriser une compréhension différente des violences dont elles ont été l’objet, lesquelles ne sont plus analysées comme une situation isolée mais comme un phénomène de société.

Susciter des changements et permettre aux femmes de décider seules de leur vie.

Composition et fonctionnement de ce groupe

Le groupe a été constitué de six femmes victimes partageant une même réalité et bénéficiant toutes de l’accompagnement de l’association. Elles se sont engagées à participer au groupe après discussion et acceptation des règles prédéfinies pour son fonctionnement. Il s’agit d’un contrat moral impliquant certaines obligations : ponctualité, confidentialité, considération mutuelle, prise de parole respectueuse des autres participantes, dont le respect garantit un climat de confiance.

Elles étaient d’âges, de milieu social et d’origine différents. Elles avaient subi des agressions sexuelles de nature différentes et se trouvaient à des moments différents de leurs démarches ou procédures.

Pour sa véritable première expérience en la matière, l’association a choisi, en accord avec les participantes, de l’animer sur une durée déterminée d’un trimestre à raison de deux rencontres de deux heures par mois dans les locaux de l’association. Afin d’assurer la cohésion et l’efficacité du groupe, nous avons opté pour un fonctionnement en mode fermé, qui commence et finit avec les mêmes participantes. Néanmoins, avec l’accord de celles-ci, deux femmes qui s’étaient inscrites ont pu intégrer le groupe à partir de la seconde réunion.
La majorité des femmes a tenu ses engagements et a régulièrement et activement participé aux réunions. Le groupe s’est auto animé et les échanges se sont faits avec fluidité.

Paroles de participantes lors de la première réunion du groupe

C’est la première fois que j’arrive à parler…

J’ai besoin de voir comment les autres personnes ont réagi et pourquoi moi, pendant quatre ans, je n’ai pas réagi

J’avais décidé d’oublier car je ne pouvais pas en parler. En parler à qui dans mon milieu ? Je fuyais mon mari pour ne pas avoir à en parler

Je suis venue pour voir si je suis la seule à avoir subi ça… Je reste enfermée chez moi la nuit, je ne dors pas. Si je me rends compte qu’il y a quelqu’un comme moi, ça me rassure

Mon exemple peut servir à d’autres…

Lors de la deuxième réunion, les participantes, sans crainte d’être jugées, ont surtout exprimé leurs émotions, notamment les sentiments de haine, de colère et de peur :

J’ai de la haine, beaucoup de haine, je le déteste, j’ai eu envie de le tuer

Je suis pleine de haine et de colère

Moi aussi, j’ai eu des envies de meurtres

J’ai peur des représailles, j’ai peur de me faire tuer

J’ai peur du tribunal

Aux troisième et quatrième réunions consacrées aux violences(5), la difficulté des participantes à nommer les agressions sexuelles qu’elles ont subies était évidente, notamment en cas de viol.

J’ai subi de graves choses

J’ai subi un harcèlement sexuel(qualification utilisée par une des victimes pour parler des viols subis)

Le harcèlement sexuel c’est difficile, mais le harcèlement moral est encore plus dur

Pour moi le harcèlement moral est plus dur. Le harcèlement sexuel je le refuse dans ma tête

Le rôle des animatrices consiste alors à rappeler le droit, le caractère inacceptable des violences sexuelles, de réaffirmer que rien ne peut les justifier, d’insister sur l’importance de les nommer précisément pour établir la responsabilité des agresseurs.

D’autres thèmes ont été abordés, transversaux à toutes les réunions :

– La peur de retourner travailler(6)

J’ai peur d’aller retravailler

J’ai eu envie de changer de secteur, après j’ai arrêté de chercher, je ne me sens pas capable de retravailler

J’ai peur d’aller travailler avec des hommes

– La difficulté d’évoquer la question des violences lors d’un nouvel emploi.

Des participantes ont rapporté les réponses qui leur ont été données à la question « faut-il parler des agressions sexuelles au nouvel employeur ? » :

Mon thérapeute a dit non

L’ANPE m’a conseillé de ne pas en parler, pour que l’employeur n’ait pas peur

Ces réponses donnent la mesure du travail qu’il reste à effectuer avec les institutions…

1Notre bilan à l’issue du trimestre durant lequel ce groupe a fonctionné 1

– Des objectifs atteints :

Les propos des participantes en témoignent :

Participer au groupe m’a permis de rompre l’isolement

C’est un rendez-vous privilégié

Ça m’a fait du bien d’avoir entendu d’autres femmes. Je suis contente de les avoir connues, de savoir qu’elle s’en sont bien sorties

C’est une expérience enrichissante, avec le groupe. Je pense, je réfléchis, ça fait du bien. Je conseille aux femmes d’y participer

Ça m’a ouvert l’esprit, ça m’a fait du bien de savoir qu’ailleurs ça existe, ce n’est pas acceptable que ça existe, mais dans tous les cas ça existe
J’arrive à parler, je me sens bien, je veux continuer, je parle ; j’ai demandé à mes copines d’adhérer

Le contact avec les autres participantes a été très bien

Ça m’a fait du bien

Les victimes expriment leur satisfaction. Renforcées par la participation à ce groupe, les femmes sont plus actives et plus confiantes. Elles entament des démarches qu’elles n’avaient pu entreprendre pendant des années. Ainsi, l’une d’entre elles a été en mesure de parler des violences à son mari. Leur relation au monde est modifiée.

Pour l’AVFT aussi le bilan est très positif. Cet outil est complémentaire du suivi habituel proposé par l’association ; les femmes trouvent un espace collectif qui favorise l’approfondissement de l’analyse des violences et des stratégies pour les dévoiler et y mettre fin. Cette maîtrise a un impact sur la façon dont elles se positionnent lors des procédures judiciaires.

Ces échanges nous incitent à explorer d’autres voies pour enrichir notre mode d’intervention.
L’association entend poursuivre l’expérience et effectuer des programmes complets d’animation en allongeant la durée de vie du groupe, de manière à travailler sur tous les objectifs qu’il s’assigne.

Gisèle Amoussou

Bibliographie :

Articles :

Cécile Coderre et Joanne Hart, Pratiques d’intervention féministe auprès des femmes survivantes d’agression à caractère sexuel : le contexte franco-ontarien. Revue Ontaroise d’intervention sociale et communautaire, volume 9 n°1, printemps 2003

Josiane Corruzzi, Juriste Animatrice et Conseillère au Collectif pour femmes battues de la Louvière : Construction et déconstruction de la violence : Outils concrets d’intervention et insertion professionnelle. CFEP- Projet Daphné 1999

Catherine Morbois, Déléguée Régionale aux Droits des Femmes et à l’Egalité, et Marie-France Casalis, Conseillère Technique à la Délégation Régionale aux Droits des Femmes et à l’Egalité : Créer et animer des groupes de parole pour répondre aux besoins des femmes ayant subi viols et autres agressions sexuelles. Mai 1997

Collectif Féministe Contre le Viol – Groupe de parole – Viols Femmes Informations Bulletin 2003

Cedias : les groupes de parole : Observations et Questions. 15 octobre 1999

Ouvrage :

Ginette Larouche, Agir contre la violence ; chapitre VII : « l’intervention de groupe, une stratégie essentielle ». Editions La pleine lune, 1987

Notes

1. Notamment en raison de la participation financière demandée aux victimes et de l’absence de visibilité pour l’AVFT du fonctionnement de ce groupe alors même que les victimes étaient toujours accompagnées par l’association.

2. Ginette Larouche, Agir contre la violence 1987, page 400.

3. (par ailleurs Conseillère Technique auprès de la Déléguée Régionale aux Droits des Femmes et à l’Egalité de l’Ile-de-France)

4. 131, rue de Saussure 75017 Paris. Voir chapitre 5, le texte de Gérard Lopez

5. Les thèmes sont choisis collectivement au début de chaque séance

6. Pour tenter de répondre à cette peur, l’association projette de créer un groupe de réflexion sur ce que signifie le retour à l’emploi. Voir infra.