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Pornographie : patrimoine culturel hospitalier ?

2017-07-03T22:38:45+00:0028 janvier 2011|, , |

La déréalisation de la prostitution récemment décrite par l’AVFT au sujet d’un livre d’architecture sur les maisons closes (Prostitution, patrimoine culturel français ?) fait largement écho au traitement fait par l’émission de France Inter « la tête au carré(1) », le 5 janvier 2011, sur le thème de la pornographie dans les salles de garde des hôpitaux, notamment parisiens.

Mais savez-vous ce qu’est une « salle de garde » ? Non, ce n’est ni une salle d’attente ni une simple salle de repos. C’est un lieu, héritage du statut particulier de la corporation des chirurgiens au 18ème siècle, réservé aux internes, où ils peuvent déjeuner ou se rendre entre deux consultations et où l’on peut voir des fresques de « femmes aux sexes béants, phallus bandants, copulations plus crues que nature (…) » ». Voilà, c’est ça une salle de garde, comme les décrivaient en 1996 un journaliste de Newlook – il y a aussi eu des articles dans Penthouse, c’est dire.

Un avertissement pour les moins de 18 ans est présent sur le site plaisirdesdieux.fr, qui en fait l’apologie, c’est dire encore.

Les invités de l’émission de radio sont trois hommes, un photographe, un historien de la médecine et un interne président de la ronflante « association de préservation du patrimoine des salles de garde ».

Le photographe témoigne qu’il y a quelques années, visitant la salle de garde de l’hôpital Saint Vincent de Paul, il était « tombé à la renverse, immergé, saturé d’images obscènes, pornographiques, où toute la sexualité du monde était dépeinte sur les murs ».

Le livre qu’il en a fait est ainsi introduit : « En érection, en éruption, dans le cul, les bouches, le phallus s’étire et se tend sur les murs maculés. Démesuré et turgescent, il trône dans cet olympe sans dieux »… « Les cuisses s’ouvrent, les orifices sont offerts » etc. Il est bien sûr inutile de préciser à quel sexe appartiennent ces cuisses et ces orifices.

Ce qui se passe dans les salles de garde, affirme l’interne avec contentement, « échappe au contrôle de l’administration », « ce qui permet d’en préserver l’intimité ». Traduction : les salles de garde, propriété de l’Etat, sont des zones de non-droit.

Et l’avantage, ajoute-t-il, « c’est qu’on devient à l’intérieur un humain à part entière ». Traduction : à l’extérieur de la salle de garde, dans la relation médecin/patient, point de place pour l’humanité. Charmante vision de la médecine.

Mais le problème, disent ces trois messieurs en coeœur, c’est que ces salles de garde sont en voie de disparition. Il y a consensus dans le studio radio : Dans l’hôpital, « lieu de mort », ces salles constituent des « sas de décompression » où les « phallus en érection » « représentent la force de vie ». Le risque qu’ils s’étouffent dans leur phallocentrisme ne semble pas les effleurer.

Comme pour les maisons closes, la sauvegarde des salles de garde prend prétexte de l’histoire, de l’art et du patrimoine : on parle de « patrimoine précieux » et même « d’exception culturelle française » dans l’émission.

Il s’agit aussi pour eux de préserver un lieu qui permettrait aux médecins de rester « équilibrés » et donc d’être de meilleurs médecins. Suffisamment équilibrés pour faire des mouvements de va-et-vient mimant l’acte sexuel avec un fémur, en pleine opération de prothèse de la hanche, pour tester la résistance de la jeune femme externe qui tient les écarteurs et pour qui c’est le premier jour d’externat en chirurgie (témoignage d’une médecin psychiatre avec qui l’AVFT travaille très régulièrement, que vous reconnaîtrez probablement !).

On affirme que « toute la communauté médicale » tient à la préservation des salles de garde, des fresques pornographiques et des rituels qui y sont associés (montrer ses seins pour les filles, montrer ses fesses pour les garçons, entre autres choses).

Et les femmes ? – demande le journaliste.

Et bien les femmes, « elles se plient comme les hommes aux traditions, elles jouent le jeu ».
Et pour celles et ceux que cela mettrait mal à l’aise ? « Le fait d’être à l’aise ou pas : très dépendant de chacun », mais il vaut mieux se mettre au pas pour ne pas être exclu-e de la communauté.

Nous savons, à l’AVFT, que le secteur médico-social et particulièrement hospitalier possède la palme des violences sexuelles commises en milieu professionnel.

Un lien avec les salles de garde ? Ce qui est certain, c’est que le maintien des salles de garde ne participe pas à la sensibilisation contre le sexisme dans les milieux médicaux et qu’elles sont à tout le moins un facteur d’exclusion…

Depuis la diffusion de l’émission, nous avons entendu :

« Ma soeœur a arrêté ses études de médecine à cause de la salle de garde ».

« Ma fille, interne, a la trouille à chaque fois qu’elle doit aller chercher un chirurgien dans la salle de garde».

Il suffit de lire les commentaires sur la page web de « la tête au carré » pour constater que l’on est loin de la mensongère unanimité des invités de l’émission, pour exemples :

« La « carabinitude » est vraiment une vieille légende, non seulement c’est une vieille habitude de bizutage corporatiste ou sorte d’entrainement au cynisme dont se sortent le mieux les futurs médecins les plus incompétents sinon les plus criminels. Même si maintenant il y a quasiment plus de femmes que d’hommes dans cette profession, ce machisme réactionnaire traditionnel perdure, ce qui en dit long sur la soumission des femmes dans cette profession ».

« Je trouve ce qui se passe dans les salles de garde à vomir et cela me fait frémir de dégoût face à cette vulgarité dégoulinante et violente. Je suis peut être encore plus choquée par vos invités qui cherchent et pensent trouver des excuses pour toutes les critiques faites à ce qui se passe dans les salles de gardes. Honte à eux ».
« Les salles de garde sont l’apprentissage de l’alcoolisme et du corporatisme. Il faudra les supprimer comme on a interdit le bizutage
».

« C’est du bizutage qui dure toute l’année ».

« Bonjour,
les coutumes de la salle de garde ressemblent à celles des grandes écoles. Quand un étudiant n’adhère pas aux « règles », pour des raisons qui lui sont propres, il est exclu de la communauté professionnelle. Cela est autant discriminant que toute autre discrimination dont on parle régulièrement dans les médias. Le « jeu » dont parle sans cesse votre invité en vaut-il vraiment la chandelle? Zoya, interne en chirurgie
».

« Tout cela manque un peu d’objectivité je trouve, aucune remise en question de la part de vos invités… toutes les traditions ne sont pas forcément bonnes et un peu d’évolution est aussi nécessaire ! ».

« Oh mais quelle bonne idée !!! tout le monde à poil y compris dans les magasins, les bureaux, etc. Tout cela est très sain, très joyeux, youpee tralala. Personnellement, j’ai trouvé ça hyper glauque et hyper crade ! Faire perdurer ce genre de traditions relève de la barbarie, tout comme le bizutage et autres pratiques dont sont ferventes les soi-disant « grandes écoles », le but de tout cela est d’avilir l’individu, de le dépersonnaliser, de le faire se fondre dans une masse gluante. Révoltant !!! ».

« Le traitement de ce sujet est scandaleux, vous contournez le problème soulevé par plusieurs auditeurs qui est au final que ces salles de garde sont des lieux où règne une ambiance de caserne, machiste et homophobe. C’est peut-être amusant pour ceux qui entrent dans le moule, mais quid de ceux qui n’y entreront jamais ? Les homosexuels ? Les femmes qui refusent de montrer leur poitrine (!!)? J’ai plusieurs amis qui souffrent de cette ambiance et sont contraints de vivre dans le mensonge, un mensonge appelé à durer plusieurs années. Doctement commenter ces pratiques, c’est comme intellectualiser le bizutage ».

Vos témoignages complémentaires sont les bienvenus !

MB

Notes

1. Pourtant généralement une émission de qualité, selon le point de vue de l’auteure de ces lignes.

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