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VOL / V -I- OL, la lettre qui ne fait pas la différence pour le Crédit Agricole.

2017-05-10T14:17:32+02:005 juin 2013|, |

Il y a quelques semaines, le Crédit Agricole a lancé un nouveau spot radio faisant la promotion de son assurance cambriolage.
La voix d’une femme, présentée comme une cliente, raconte avec émotion le cambriolage de sa maison.
Elle conclue avec la phrase suivante : « C’est un peu comme un viol en fait ».

Ça alors… voler une télévision, c’est comme violer une femme. Si c’est pareil, alors ça voudrait dire qu’on peut violer une télévision et voler une femme ? Comment ça c’est pas possible de violer une télévision ?
En revanche, on vole toujours des femmes, certains les vendent et les prostituent.

Oui oui, je sais, les féministes sont trop terre à terre. En fait, il s’agit d’une métaphore du cambriolage pour illustrer l’effraction de l’espace intime… d’où le viol. Ha oui c’est ça, quelle idée. Bravo.

Quand on déclare un vol de télévision, on nous soupçonne rarement de l’avoir bien cherché ou de l’avoir volontairement donné. On ne nous dit pas :

« Et comment vous- êtes vous fait voler votre télé ? Est-ce qu’elle ne serait pas un peu trop belle votre télé ? ha… c’était un plasma ! bah faut pas vous étonner si vous avez été cambriolé, fallait pas avoir de plasma ! C’est pas la peine de porter plainte, on vous croira pas. »

On ne nous dit pas non plus : « Cette télévision, vous n’aviez pas plutôt envie de la donner, d’en faire cadeau et puis vous avez finalement changé d’avis en disant qu’on vous l’a volé ? »

Ou bien :

« Bon d’accord, vous dites qu’on vous a volé votre télévision… mais moi je vais dire que c’était un minitel. »

Non, il n’existe pas non plus de déqualification au délit de cambriolage. Alors que les déqualifications de crime de viol en délit d’agression sexuelle sont la norme.

Allez, on change d’exemple, quand on nous viole un appareil photo, heu non… quand on nous vole un appareil photo : on est triste, voire embêtée. C’était l’appareil photo de ses 30 ans, il a beaucoup voyagé, Chine, Allemagne, Vaucluse. On y était attaché. Mais ne serait-ce pas l’occasion avec l’argent de l’assurance, de s’acheter le dernier modèle maintenant qu’il faut en changer ? Ha finalement, pas si triste ce cambriolage.

Quand on est violée, on est… dévastée, détruite, ravagée, révoltée. Pas moyen de se racheter un corps, une mémoire, un vécu, un « soi ». C’est là. Ça ne se remplace pas.

Mais pourquoi la dame du spot radio elle dit que c’est comme un viol alors ???

C’est parce que la dame, hé bien… c’est pas une vraie dame. Non, c’est une voix de femme qui parle et elle est payée pour dire ça. Payée par des gens qui créent des pu-bli-ci-tés. Ces gens-là, ils cherchent des idées, ils mettent des mots clés sur des post-its jaunes et roses qu’ils collent sur des « paperboards » et comme ça ils dégagent des concepts qu’ils présentent ensuite à des clients. Ici le Crédit Agricole. Le Directeur de la communication du Crédit Agricole a dû dire « banco, supère idée, comparer le vol au viol ça va matcher » [1]. Et l’agence de com’ a du répondre : « finir avec la punchline [2] du viol, ça va attirer l’attention, c’est sûr, c’est bien ».

Ha oui, c’est sûr ça dépote. Ça donne bien envie de vomir même.

On trouvera toujours des petit-es malin-es, donneuses et donneurs de leçon (qu’on ne voit de toute façon jamais à nos cotés quel que soit le sujet) pour nous dire qu’il y a plus important que ça, que le combat des mots -comme la suppression du « Mademoiselle » ou les remarques sexistes- sont des luttes d’arrière-garde et que les féministes perdent leur temps, qu’elles n’ont pas d’humour, qu’elles sont contre tous les hommes (bandes d’hystériques).

Oui mais voilà, un slogan féministe (encore elles !?) répond très bien à cette niaiserie : « le patriarcat est un système, les violences faites aux femmes en sont les conséquences ».

Déconstruire le système, c’est lutter contre ses effets.
Comparer un cambriolage à un viol est totalement aberrant et ne correspond qu’àune seule réalité, celle du patriarcat.

Un monde patriarcal où le viol sert d’échelle de mesure consumériste pour évaluer la gravité d’un cambriolage. Où les atteintes aux biens de consommation, aux produits manufacturés sont comparées aux atteintes aux personnes, aux corps des femmes…
La boucle est bouclée : vol = viol, objet = femme. Et on reconnaît bien toute la perversité du système de le faire dire par une femme.

Ce discours permet ensuite d’entretenir la banalisation du viol, ce qui explique qu’on a pu entendre récemment des journalistes dire au sujet des trois femmes Américaines séquestrées, torturées et violées pendant dix ans, « qu’elles allaient bien » « qu’il fallait maintenant qu’elles se réadaptent à la vie normale » [3]

La vie normale c’est lorsqu’on n’oublie pas la lettre « i » qui fait la différence entre le mot VOL et VIOL.

Sophie Péchaud

[1] « matcher », franglisme à la mode, issu du verbe anglais « Tomatch » : « concorder, être à la hauteur de… » »
[2] « Punchine » terme utilisé dans le milieu de la communication pour dire « phrase forte, phrase choc »
[3] Muriel Salmona « Les trois jeunes femmes de Cleveland séquestrées, torturées et violées pendant 10 ans par au moins un homme : un fait divers ? » http://stopauxviolences.blogspot.fr/2013/05/les-trois-jeunes-femmes-de-cleveland.html.

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