Analyse d’un débat télévisé sur la drague : un classique du genre

L’émission qui fait l’objet de la présente analyse a été produite par la chaîne de télévision franco-allemande ARTE et diffusée le 12 août 2003, de 21h00 à 23h00. Elle était entièrement consacrée au thème de la drague et de ses « dérapages ». Dans une première partie, deux films ont été présentés : l’un traitant de la drague, l’autre du harcèlement. Nous nous intéresserons plus particulièrement au débat qui a suivi ces deux films.
Si nous avons choisi cette émission, c’est que nous pensons qu’elle est représentative à bien des égards de la tendance actuelle qu’on observe chez un nombre croissant de médias à déformer les réalités sociales, mais aussi de la façon dont les rapports sociaux de sexes sont traités aujourd’hui dans les discours dominants.

« Tout ce que vous voulez savoir sur la drague »

L’émission est intitulée « Tout ce que vous voulez savoir sur la drague ». Voici la façon dont son présentateur et animateur du débat, Daniel Leconte, introduit le sujet :
La drague est devenue, nous semble-t-il, un vrai sujet qui raconte notre société. Et ceci d’autant plus qu’avec le féminisme et le politiquement correct, les rapports hommes-femmes ont parfois pris l’allure de guerre des sexes. Alors, qu’en est-il au juste : Les mecs sont-ils plus lourds qu’avant ; ou bien ce sont les femmes qui sont moins passives ? Où est la frontière entre drague et harcèlement sexuel ? (…)
A première vue, la question paraît donc sérieuse, à plus forte raison qu’elle est posée par un média qui se veut réflexif et s’adresse à un public cultivé : A l’heure où le harcèlement constitue un crime selon le droit pénal, il s’agit de savoir dans quelle mesure on peut parler d’intimité et dans quelles circonstances un comportement représente un acte violent et condamnable. Pourtant, avec le sérieux de la problématique contraste déjà la légèreté du ton adopté par le présentateur, comme en témoigne le sourire qu’il maintient en permanence sur le coin des lèvres lorsqu’il prononce ces mots.
Le but de ce texte n’est pas de nier la complexité du lien qui peut exister entre deux attitudes, la drague et le harcèlement, qu’en apparence tout oppose. Cette question fait d’ailleurs l’objet de nombreux débats parmi les intellectuel-le-s et les militant-e-s qui analysent de près le phénomène de la violence et du harcèlement sexuels, et ceci autant du côté des femmes que des hommes. Ce que nous essaierons de montrer ici, c’est la façon dont cette émission occulte précisément de tels débats pour ramener le problème aux clichés habituels sur la sexualité, tout en donnant une image simplifiée, et à notre sens dangereuse, des rapports sociaux de sexe. Nous suivrons pour ce faire le fil chrono-logique de l’émission.

Deux films, deux mondes ?

Tout oppose les deux films qui sont proposés ici, tant sur le fond que sur la forme. Qu’on en juge : Le premier s’intitule « Vive la drague ! Ou les mille et une manières de séduire quand le temps presse ». Le second a pour titre « Harcèlement : Quand la drague dérape ». Le premier est consacré aux « serial dragueurs » et brosse un portrait plutôt sympathique, quoique moqueur (envers les garçons du moins), de dragueurs et de dragueuses invétéré-e-s qui parcourent les rues et les boîtes de nuit à la recherche d’une aventure ou d’un numéro de téléphone. Le second relate les expériences de quatre femmes victimes de harcèlement sexuel et d’un homme accusé à tort. Le premier a pour cadre la rue et des lieux publics, la recherche de l’inconnu dans le vif de l’action ; le second se déroule a posteriori dans l’intimité des salons des victimes. Le premier est filmé caméra à l’épaule, agrémenté de commentaires rieurs et de musiques entraînantes ; le second est tourné dans un décor sobre et épuré, avec des séquences en flash-back et une bande-son qui ajoutent à la gravité des récits. Le premier se visionne comme un tableau ethnographique plutôt épique, le second comme une somme de témoignages reçus sur un ton confidentiel et solennel.
Si ces deux films n’appellent en soi aucune remarque particulière dans le cadre du présent travail, ils nous livrent cependant quelques oppositions qui vont structurer une bonne partie du débat. La façon dont le présentateur les articule l’un à l’autre et avec la problématique de l’émission est à cet égard instructive :

Il y a la drague classique, souvent un peu balourde si l’on en croit Sophie Jeaneau ; juste un peu désagréable parfois mais rien de bien dramatique en vérité, sauf pour celui ou pour celle qui se prend un râteau. Et puis il y a le reste, tout le reste ; quand la drague dérape et devient un peu autre chose. Changement de comportements, ou changement de regard sur des comportements qui ont toujours existé ; toujours est-il que depuis quelques années, la petite musique que l’on entend n’est plus la même sur le sujet. Dans les entreprises, des femmes surtout se plaignent de harcèlement sexuel et font des procès retentissants à leurs patrons. En France, en banlieue surtout, d’autres femmes excédées sonnent la révolte. Leur cible : ces mâles pas finis qui évoluent en groupes de prédateurs. Ils masquent leur faiblesse derrière des comportements agressifs qui vont parfois jusqu’au viol en réunion. Alors où s’arrête la drague ? Où commence le harcèlement ?

Une première remarque s’impose. A voir la façon dont les hommes des classes les plus défavorisées sont dépeints ici, on hésite à conclure à l’opposition bien connue entre les bonnes moeurs bourgeoises et la bestialité des pauvres. Cette stigmatisation de la virilité agressive, reléguée un peu facilement pour l’occasion à la sauvagerie des banlieues, a déjà pour effet de masquer le fait que le harcèlement et le viol sont présents partout dans notre société. Les nombreuses enquêtes à ce sujet montrent d’ailleurs que la plupart de ces crimes sont commis dans un cadre familier et par des personnes connues des victimes. Il va sans dire que la dimension sociétale du problème n’empêche en rien que ses manifestations puissent être plus inquiétantes dans certains cadres sociaux et y méritent à ce titre une attention particulière. Mais à notre sens, il ne fait aucun doute que le traitement médiatique qui lui est réservé ici dessert à la fois l’intérêt des femmes et celui des habitant-e-s desdites « banlieues ». Or, c’est ce même traitement qui va se retrouver tout au long du débat.

Débat sur les ébats : quand la télévision « dérape »

Le décor est planté à ciel ouvert sur les bords de la Seine. La nuit tombée achève de donner à ce cadre, romantique s’il en est, une atmosphère sereine et harmonieuse. Comme on le verra, le choix des lieux ne doit rien au hasard et servira de fil rouge au débat, lui donnant en quelque sorte le ton souhaité.
Quatre personnes sont attablées : l’animateur (Daniel Leconte) et ses trois invité-e-s qu’il présente : Loubna Meliane, « vice-présidence de SOS-racisme » ; Ariane Sommer, « animatrice de la chaîne d’information NTV en Allemagne » ; et Sylvain Mimoun, « que tout le monde connaît, professeur à l’hôpital Cochin et donc un des spécialistes de la question de la sexualité masculine ».
Il est utile de le rappeler : Comme dans tout débat, le choix des invité-e-s constitue ici une véritable sélection préliminaire de ce qui va être dit et de ce qui ne va pas être dit, mais cette forme de censure ne se révèle pas nécessairement comme telle aux téléspectateurs et téléspectatrices qui souhaitent s’informer ou se divertir sur un sujet particulier. Il en va en réalité de la définition même du sujet et de l’idée que s’en fera le public, du moins pour un certain temps. La règle élémentaire d’un débat, à plus forte raison lorsqu’il s’agit d’un thème grave, est de faire se rencontrer des spécialistes d’un sujet donné dans le but de confronter leurs conclusions contradictoires. Or, qu’est-on en droit d’attendre d’un débat qui met face à face un sexologue que le présentateur et le monde de la télévision ont consacré « spécialiste » et une autrice d’un livre à succès sur les bonnes manières ? Il est fort probable que le résultat des discussions converge vers ce qui leur est commun, à savoir le sens commun, ou sa version sophistiquée qui nous est livrée ici par ARTE.
Quant à la représentante de SOS-racisme et membre du collectif Ni putes ni soumises, nous allons voir qu’elle est la seule participante qui tentera parfois d’amener le débat sur un terrain plus nuancé et controversé. Toutefois, elle verra ses prétentions discursives se heurter à l’union sacrée qui se forme autour d’elle, ou plutôt qui est déjà formée du fait même de la composition du plateau. Ses interventions seront en effet souvent balayées par le présentateur d’un revers de la main (la formule est à prendre au sens propre). Les extraits et commentaires qui suivent ont pour objectif de mettre en évidence ces mécanismes qui tiennent autant aux personnes présentes qu’aux conditions de production de l’émission.
Le débat s’ouvre sur ces questions du présentateur. A Ariane Sommer : « Ariane Sommer, votre meilleure expérience de la drague, c’est laquelle ? » A Sylvain Mimoun : « Dans le secret de votre cabinet, est-ce qu’on vous raconte des histoires de drague ? ». Il va de soi que ces questions n’ont, en tant que telles, rien de déplacé et encore moins d’inquiétant. Il faut cependant rappeler ici que le débat doit être consacré en partie au harcèlement sexuel. Or, l’immiscion d’entrée dans la sphère privée des invité-e-s va être le facteur clé qui permettra de comprendre le traitement qui sera réservé tout au long des discussions à la question, grave (on semble obligé de le dire), du harcèlement. La drague est en effet immédiatement abordée comme une pratique individuelle et nullement comme un phénomène sociologique. Or, on sait que la simple juxtaposition d’anecdotes individuelles, si croustillantes soient-elles, ne diront jamais rien d’autres que leur propre singularité et ne nous enseignent rien de ce qu’est la drague aujourd’hui dans notre société. On rétorquera peut-être que la drague est un sujet futile qui ne demande pas nécessairement à être pris au sérieux. Admettons, mais qui en dirait autant du harcèlement ? C’est pourtant en suivant le même schéma, classique chez les médias, de l’individualisation des faits sociaux, que le débat va progressivement glisser vers la question du harcèlement.
Accentuant ce phénomène, le présentateur va bientôt interpeller les invité-e-s par leurs seuls prénoms, créant ainsi une ambiance d’intimité qui n’est pas étrangère au cadre extérieur. Les rires et les signes de connivence, non seulement traduisent cette atmosphère, mais seront également un puissant moteur de diversion lorsqu’il s’agira d’écarter les points qui pourraient être susceptibles de menacer l’union sacrée. On voit certes apparaître au sein de cette dernière des oppositions sur des points de détail, telle que la question de savoir s’il convient de théoriser ou non le désir sexuel, mais l’essentiel reste sauf : le harcèlement et la drague relèvent strictement de l’ordre du sexuel, donc du privé. A l’inverse, le jeu des forces en présence amènera presque automatiquement la participante féministe à esquisser timidement des signes d’allégeance à l’union sacrée, donnant ainsi l’apparence d’une unanimité trompeuse. Car à bien y regarder, ses rires, contrairement à ceux des autres invité-e-s qui sont visiblement spontanés, sont souvent crispés et donnent à voir l’ambiguïté de sa situation.
S’adressant donc à Loubna, le présentateur pose cette question : « Ce que vous avez vu dans le deuxième film, je suppose que ça vous parle plus, dans l’univers d’où vous venez, qui est celui des cités ? ». On notera que l’origine sociale des deux autres invité-e-s n’a pas été mentionnée. Ce marquage social a incontestablement pour effet, en le liant explicitement au film consacré au harcèlement, de définir ce dernier d’entrée de jeu comme un phénomène de banlieue qui doit être distingué du monde « en général » représenté par les deux autres protagonistes. Mais elle, plutôt que de formuler sa réponse par une anecdote personnelle, fait état de « rapports de domination où on n’a pas vraiment le choix, où on nous impose en tout cas l’envie de l’autre ». Nous sommes à la troisième minute du débat, et c’est la première et la dernière fois que de tels mots seront prononcés, ou du moins qu’ils auront le temps de l’être. Il s’en fallait de peu que le public apprenne que le désir sexuel n’est peut-être pas si naturel que ça et que les attentes qui pèsent sur les femmes doivent quelque chose à l’inégalité des rapports de genre. Elle poursuit : « Il n’y a pas de limite… il y a une frontière qui est vite dépassée entre la drague et le harcèlement, en tout cas dans les quartiers. ».
Ce n’est pas l’avis d’Ariane pour qui « il y a une frontière très claire entre la drague et le harcèlement : c’est-à-dire dès que le jeu s’arrête, dès que l’on prive quelqu’un de sa liberté, ce qui semble être le cas de façon très brutale chez vous (s’adressant à Loubna). » Le présentateur l’interrompt : « Sans parler des quartiers, parlez de votre expérience à vous : où placez-vous la frontière entre drague et harcèlement ? ». Elle insiste à nouveau sur le fait que la drague est pour elle un jeu et que la limite est franchie lorsque le « consentement » disparaît. Cette opinion est entièrement partagée par Sylvain : « Là où je deviens harcelant, c’est lorsque je vois qu’elle ne joue plus, mais moi je continue à jouer tout seul. » Et le présentateur de le relancer : « D’ailleurs, à propos de certains types des cités (…), vous les accusez de vouloir passer en force parfois. » D’où le diagnostic du sexologue sur les filles des cités : « Elle ne peut que soit raser les murs, soit répondre violemment pour essayer de se défendre, mais de toute façon, quoi qu’elle fasse, elle est entre le marteau et l’enclume. ». La division semble donc claire : il y a d’un côté les filles des banlieues qui n’ont pas le choix parce qu’elle vivent dans un environnement hostile, et de l’autre nos filles à nous, dont le consentement et la liberté de choix ne présentent aucune ambiguïté parce qu’elles vivent dans une société libre. L’expérience personnelle a parlé et devient expertise. Loubna tentera de nuancer ces propos en disant que, si elle et d’autres filles ont pu faire « ce travail d’émancipation et de liberté », ce travail ne saurait être une généralité. Mais le message a déjà passé.
Lorsque, mettant enfin un nom sur la frontière dont il parlait, Sylvain suggère que « ce qui est important, c’est quand il y a de la violence », le présentateur amorce sa première esquive pour « rester dans l’air des vacances et parler de ce qui intéresse aujourd’hui les gens qui nous regardent », tout en montrant du doigt le cadre idyllique qui les entoure. Ce public si exigeant a alors droit à une succession de considérations averties sur l’art de draguer, dont on apprend qu’il est hautement différencié selon les pays et les cultures, et bien sûr que « dans les pays occidentaux, les femmes ont plus de liberté ». On en convient, mais convenait-il vraiment de le rappeler ici ? Ariane nous livre même ses préférences : « Ce qui me plaît dans les pays du sud, c’est qu’on met encore la femme sur un piédestal. ». On se dit, pour se rassurer, que la fable du corbeau et du renard ne doit pas être enseignée dans les salons feutrés berlinois. Le rire et la bonne humeur, un moment menacés, ont manifestement pris le dessus, et cela jusqu’à ce que le présentateur ramène les invité-e-s à une réalité plus difficile. S’adressant à Loubna, il assène, l’air grave : « Ca vous paraît une discussion sans rapport avec ce que vous vivez dans les cités, ou pas ? » Tentant à nouveau une réponse à coups d’ « émancipation », la rabat-joie se voit immédiatement couper la parole : « Comment ça se passe quand on drague dans les cités ? Vous, comment vous réagissez ? ». Cette insistance qui frise le voyeurisme conduira le présentateur à souligner encore une fois l’aspect « caricatural » des jeunes hommes des cités, alors que la question du harcèlement bien de chez nous n’a même pas été abordée sérieusement. Elle ne le sera d’ailleurs jamais. Mais était-ce vraiment le but ? Une drague qui dérape n’est jamais qu’une drague, et l’important semble être d’en rire.
On passe sur l’apitoiement du présentateur concernant cette difficulté qu’ont les hommes de savoir s’ils doivent draguer ou non. On en vient aux considérations sur la virilité. Ariane semble très sûre d’elle lorsqu’elle affirme que « montrer, prouver sa virilité n’a rien à voir avec la violence ; la virilité n’est pas la violence ». Mais qu’en sait-elle au juste ? Une écrivaine qui n’a jamais étudié le sujet, qui n’a jamais été citée par aucun-e des spécialistes en la matière, là voilà qui explique à des milliers de téléspectateurs et téléspectatrices ce qu’est la virilité ! Le présentateur, visiblement troublé par cette présence, se lance dans un enchaînement de questions sur sa vie intime : « Est-ce qu’il vous arrive de prendre la place qui était habituellement celle des hommes dans le jeu ? » « Etes-vous prête à prendre une veste ? » « Quand vous draguez, comment vous vous y prenez, vous ? » « Vous m’avez dit préférer la drague à l’italienne. » La réponse vient tout logiquement : « Draguer, c’est naturel, c’est comme boire de l’eau ou respirer. » On apprendra aussi que si certains hommes se font larguer, c’est là le résultat d’une « sélection naturelle ». Après tant d’inepties, si le public n’est pas encore convaincu de la division stricte qu’on veut lui montrer entre drague et harcèlement, il n’est toutefois pas à l’abri de penser que ce dernier est lui aussi un comportement parfaitement naturel.
Le ton commence à percer le plancher. Manifestement soucieux de percer aussi les petits secrets des femmes, le présentateur, après s’être instruit sur la façon dont le sexe opposé réagit à la drague en France, en Italie et en Angleterre, sort de sa poche un florilège de plaisanteries fraîchement cueillies sur internet sur le thème de « comment se débarrasser des mecs lourds ? ». Ce qui peut donner : « Comment vous aimez vos œufs le matin ? Non fécondés, merci. ». Ce sont les rires gras des deux hommes qui désormais donneront le ton au débat. C’est Sylvain, le sexologue, qui part à l’offensive :

Il faut que les femmes, et tout particulièrement certaines féministes radicales, reconnaissent que les pulsions sexuelles des hommes sont différentes des leurs. Asexuer le rapport est dangereux pour tout le monde. (…) La sexualité se féminise. Le politiquement correct aujourd’hui, c’est d’être du côté des femmes. (…) Les qualités masculines sont niées. Ce n’est pas parce qu’on a une érection qu’on devient violent. (…) Si l’égalité, c’est quand chacun veut exactement, eh ben je peux vous dire que dans les couples, ils feront de moins en moins souvent l’amour. (…) En faisant des mouvements décidés du poing : Mon discours, c’est que les hommes et les femmes sont égaux, mais ils sont différents. Et c’est très important de garder cette différence. Le but d’un homme, ce n’est pas de devenir une femme ; le but d’une femme, ce n’est pas de devenir un homme.

« Ce serait terrible ! » réplique Ariane qui adhère visiblement à ce rappel à l’ordre : « La différence dont vous parlez, il faut la respecter : elle est là et il ne faut pas tuer le désir par trop de théorie. ». On voit en passant comment le discours sur la différence des sexes, aujourd’hui triomphant, revient en fait à opposer une résistance au changement et, dans le cas d’espèce, à circonscrire les limites de l’égalité au moment même où l’on traite d’une question aussi cruciale que la frontière entre drague et harcèlement, soit la prétention des hommes à disposer du corps des femmes. Les propos qui suivront l’illustreront parfaitement. Il faut noter également que la notion de différence est utilisée ici sur le mode défensif, ce qui traduit bien sa fonction normative en l’espèce : il s’agit de respecter un code établi, une norme sociale et non un donné biologique élémentaire. Un autre effet du discours sur la différence des sexes est son côté rassurant. On le voit parfaitement à l’œuvre dans la réaction verbale et physique d’Ariane qui se trouve soulagée d’entendre, de la bouche d’un sexologue, que chaque sexe doit trouver à sa juste place sociale, (re)construisant de la sorte les frontières du genre. En outre, on devine déjà le caractère homophobe de ce discours.
Renchérissant sur les invectives de Sylvain, Ariane nous apprend maintenant que, si les femmes qui ont des désirs sexuels plus fréquents que ceux de leurs maris seraient encore minoritaires, c’est « parce qu’elles n’ont pas encore appris à extérioriser ». Il semble bien qu’on assiste là à une réhabilitation dans les formes de la femme ignorante qui attend d’être révélée à elle-même par un homme. Et comme on ne s’arrête jamais en si bon chemin, Sylvain y va de son commentaire : « A vrai dire, il suffit qu’elle sourie, et à ce moment-là ils oseront un peu plus facilement. » Ces mots sont suivis chez Sylvain par des signes de connivence échangés avec le présentateur, ainsi qu’un sourire interrogateur adressé à Loubna qui répond par un sourire gêné, d’où l’appréciation du présentateur : « Elle ne répond pas… mais… évidemment ! », avec un air qui traduit sa certitude et un geste de la main qui laisse deviner sa pensée : un moindre geste de leur part, et elles consentent. Sur demande du présentateur, Sylvain n’hésite alors pas à donner ce conseil à un public qui, on l’espère, s’est déjà endormi : « Le conseil, c’est que quand la femme est prête, peu importe ce que vous disiez : il fait beau, et ça suffit. ». Conseil renforcé par un doux adage : « Femme qui rit, un pied dans son lit ». La preuve ? : « On ne fait pas la guerre avec quelqu’un qui rit. ». Et le dernier mot au présentateur : « Ben ouais, c’est normal ! ».
On entre maintenant littéralement dans le surréalisme. Aussi incroyable que cela puisse paraître, il s’agit à présent de savoir si les femmes acceptent « aussi facilement que les hommes quand on leur dit non ». C’est Loubna qui, courageusement, tente une réponse en croyant utile de préciser qu’elle ne veut « pas généraliser parce que les rapports hommes-femmes sont assez complexes ». Mal lui en prend, car le présentateur rectifie immédiatement le tir : « Oui, mais ça raconte quoi, ça ? ». En fait, on ne sait plus vraiment à quoi se rapporte le « ça ». Mais l’important n’est pas là, puisqu’il s’agit bel et bien de raconter une histoire. Peu importe la réalité. En passant, on relèvera que ce débat n’est qu’un exemple parmi tant d’autres du sort que nous réservent de plus en plus de médias lorsqu’ils prétendent nous informer objectivement à force d’histoires individuelles si joliment, tristement ou dramatiquement racontées, déformant ainsi la réalité d’une façon parfaitement vulgaire qui passe pourtant souvent inaperçue.
La dernière intervention que nous relaterons ici est celle d’Ariane, lorsque le présentateur lui demande si elle a déjà subi un échec. L’essentiel de sa réponse, sans lien aucun avec la question, consiste dans l’épisode suivant :
« C’était une femme qui a voulu m’aborder, et elle n’a pas accepté les limites ; elle a parfois été pire que certains hommes et vraiment elle m’a sauté dessus et j’ai dû la repousser, ce qui était très désagréable. D’ailleurs, j’ai entendu que parfois… »
Le présentateur l’interrompt : « Non, mais c’est pas pareil ; si une femme dit non à une autre femme… ». Il est interrompu à son tour par Sylvain : « Ce qui est intéressant, là, c’est que le harcèlement n’a pas de sexe. ». Et Ariane d’approuver : « Oui, absolument ! ».
Après les jeunes des banlieues et les civilisations non occidentales, voici donc que, comme par enchantement, la figure de l’homosexuel-le vient à son tour servir de repoussoir au harcèlement sexuel qui n’a visiblement plus grand chose à voir avec les hommes et le masculin. Tout l’art du débat consistait en réalité à ne pas le révéler sous ce jour. Et la nuit romantique des bords de la Seine n’y était pas pour rien.

Entre la drague et le harcèlement : un no man’s land ?

Dans ce débat, chaque fois que l’on frôle le thème de la violence pour s’en écarter au plus vite par des subterfuges qui empruntent au romantisme, le rôle des hommes est y soudainement occulté, offrant un contraste saisissant avec leur omniprésence habituelle et leur activité toujours magnifiée. Lorsque les hommes sont évoqués ici en relation avec un acte sexuel qui pourrait mal tourner, c’est non seulement en tant que référant invariable en fonction duquel les femmes se doivent d’accorder leurs attitudes, leurs corps et leurs désirs, mais aussi en brandissant le spectre de la négation de l’homme lui-même dans son identité virile rapportée à son pur support biologique : le complexe d’impuissance, comme nous l’explique le sexologue lorsqu’il évoque la terreur que fait peser la soi-disant « féminisation de la sexualité » sur les hommes « qui n’osent même plus avoir d’érection ». A entendre : Mesdames, il vous faut choisir entre des impuissants ou des violeurs en puissance. Pour celles qui choisissent la seconde option, il conviendra de ne pas faire de faux pas. La réalité qui est occultée par ces diversions et par l’ensemble du débat est que le harcèlement et les violences masculines ne se limitent pas, et de loin se faut, aux seuls rapports sexuels, mais ont partie liée avec la complexité des rapports sociaux qui s’expriment ici en termes de pouvoir et de privilèges matériels et symboliques.
Pour reprendre les termes introductifs du présentateur de l’émission, si « guerre des sexes » il y a, ce ne sont cependant pas les féministes qui l’ont initiée, comme il semble le croire et comme le sens commun le véhicule. Le féminisme a en fait mis en évidence une réalité masquée des rapport sociaux, transformant ainsi ce que la métaphore pourrait désigner comme une « guerre froide » en une revendication sociale pour l’égalité. Et ceci au même titre que l’ont fait et le font toujours les militant-e-s contre le racisme. Pourtant, il y a fort à parier que le ton léger et désinvolte adopté ici n’eût pas été le même s’agissant d’un débat sur les violences racistes, sur la pédophilie ou a fortiori sur l’« insécurité ». Ici, le mot « sexisme » n’a même pas été prononcé, mais on a saisi toute l’ampleur de sa signification actuelle.
La principale conclusion à tirer d’une émission telle que celle-ci n’est-elle pas la mauvaise conscience d’un média qui voit bien qu’un sujet aussi porteur que la drague ne peut plus être traité sans faire allusion à ce qu’il convient de nommer ses « dérapages » ? Dans cette perspective, le « politiquement correct », dont le présentateur n’hésite pas à affubler les féministes, devrait être compris bien davantage comme le fait d’esquiver la vraie question de société qui se pose en termes de domination, en faisant du harcèlement un sujet ad hoc à la question centrale, ô combien fondamentale et racoleuse, de la drague. On évite ainsi soigneusement d’ennuyer les personnes confortablement assises dans leur salon en faisant passer pour des détails anodins de la vie privée ce qui relève d’un débat social urgent.
Sans préjuger de la bonne volonté initiale du présentateur de l’émission, nous devons pour le moins faire le constat qu’aucun garde-fou n’a été pensé pour éviter de sombrer dans les clichés les plus simplistes et les plus habituels en la matière. En puisant sans complexe dans les bas-fonds des représentations liées aux rapports entres femmes et hommes pour satisfaire une soi-disant « attente du public », un tel spectacle médiatique contribue sans aucun doute, à son tour, à alimenter ces représentations dominantes dont on connaît trop bien les effets en terme de violence envers les femmes. La question cruciale qui se pose aujourd’hui aux journalistes est de savoir si elles et ils entendent mettre de l’huile ou, au contraire, un bâton dans les roues de cet engrenage réactionnaire.