L’épouse provocatrice du cichlidé

Vacances de Noël.

Je tombe sur le livre « Le monde a-t-il un sens ? » (Fayard) coécrit par Jean-Marie Pelt, biologiste et Pierre Rabhi, « agroécologiste » et humaniste.

Le livre est découpé en deux textes : le premier, intitulé « le principe d’associativité, ou la coopération dans la nature », signé Jean-Marie Pelt. Le second est de Pierre Rabhi et répond à la question : « Quel avenir pour l’humanité ? ».

Si la solennité, l’ambition et la grandiloquence affichées par le titre ont failli me décourager de l’ouvrir, j’ai fini par me laisser happer par le caractère scientifique de la première partie : au travers de nombreux exemples, Pelt explique comment des éléments simples se sont associés, au cours de l’évolution, pour former des organismes de plus en plus complexes et possédant des propriétés et des capacités qu’aucun des éléments composant l’ensemble ne possède en propre. Il illustre ainsi l’aphorisme de Pascal : « Le tout est plus que la somme des parties ». Il cherche à démontrer que cette coopération, qu’elle agisse à l’échelle microscopique ou dans les « sociétés » végétales ou animales, a rendu ces organismes plus résistants aux agressions extérieures et aux aléas environnementaux. Il prend notamment le célèbre exemple des lichens, vaillant mariage entre une algue et un champignon. Comme il est écrit en quatrième de couverture, « Jean-Marie Pelt met en lumière le fait que la vie doit davantage à l’alliance qu’à la rivalité ».

Beau message.

Tout allait donc bien jusqu’aux cichlidés. J’aurais dû me méfier. Combien de fois ai-je été bernée par les prétendues neutralité, objectivité et impartialité de « la science », et ai-je attaqué la lecture d’ouvrages de vulgarisation (sur la création du vivant, la physique, la philosophie des sciences…) avec la confiance de celle qui pense arriver en zone démilitarisée où, là au moins, point de risque d’être prise dans une embuscade misogyne.

Mais « observons maintenant » (à partir de la page 97), avec Jean-Marie Pelt, « les poissons tropicaux d’eau douce, comprenant de nombreuses espèces vivant en aquarium : les cichlidés ». C’est donc de l’ob-ser-va-tion, rien de plus.

« Les jeunes mâles arrivés à la puberté conquièrent un territoire, puis vient l’heure de s’accoupler. Le couple illustre un haut niveau d’associativité et les cichlidés nous renseignent sur les modalités de sa formation. Entre les partenaires se manifestent désormais des liens personnels et durables, mais longs à s’établir. Une femelle s’approche avec précaution, le mâle l’attaque aussitôt ».

Rien à signaler jusque là. On peut encore mettre au crédit de Pelt que la « précaution » qu’il attribue à la femelle est objective et ne relève pas d’un anthropomorphisme sexiste qui assignerait à la femelle cichlidé les qualités généralement dévolues aux femmes en régime patriarcal : minutie, douceur, délicatesse, discrétion, retenue.

« Pudique, la femelle reconnaît son infériorité et s’éclipse ». En battant des cils ?! Là, plus l’ombre d’un doute, les lunettes patriarcales sont à l’?oeuvre. Un poisson femelle (une poissonne ?!) peut donc être «pudique », comportement associé à “l’éternel féminin”. Prendre la fuite pour sauver ses écailles en cas d’attaque, réaction somme toute adaptée et rationnelle, donc positive, devient « reconnaître son infériorité ». « Reconnaître » son infériorité, c’est au moment où la poissonne s’est dit : « je pensais être l’égale du poisson, ah ben non, je me suis trompée ».

Poursuivons.

« Tôt ou tard, elle réapparaît et se fait à nouveau assaillir. Ce manège se répète plusieurs fois et permet peu à peu au futurs amants (sic) de s’habituer chacun à la présence de l’autre, en sorte que les stimuli déclencheurs de l’agression perdent de leur efficacité ».

Non non non, la femelle cichlidé « ne se fait pas » assaillir, elle est assaillie pour le mâle cichlidé !

(…)

« Entre temps, le comportement de la femelle a changé : peureuse et humble au début du processus , elle s’est désormais départie de son appréhension du mâle et, du même coup, de l’inhibition qui l’empêchait de se comporter agressivement à son endroit. Sa timidité a disparu, la voici grosse (!) et insolente (!!), ne craignant plus de se dresser face à son époux (sic), au milieu du territoire où elle se sent désormais chez elle. Un tel comportement déplaît évidemment au mâle qui se fâche (!!!) et se dresse à son tour contre cette… ». Contre cette…. ? Je vous le donne en mille, « contre cette MEGERE ! ».

Ah ah, elle l’a quand bien cherché la garce !

Alors que fait le mâle clichidé ? « Il prend la position de l’ « épattement » qui prélude normalement à l’éperonnage de l’ennemi. Et le voici qui se lance à l’attaque ! Mais, ô surprise, pas du tout contre sa femelle : il l’évite de justesse, la dépasse, fonce sur un congénère qui n’est autre, dans les conditions naturelles, que son voisin de territoire, qu’il esquive finalement ».

Là, on a l’impression que, pour un mâle, faire mine de foncer sur une femelle pour lui exploser les branchies, cela n’est rien du tout du tout. Cela n’est pas du tout une stratégie de terreur, une façon de signifier à la femelle qu’elle n’a pas trop intérêt à se la ramener, qu’il vaudrait mieux qu’elle fasse un petit régime, profil bas et qu’elle prenne conscience que si elle occupe ce territoire, c’est que, lui, le mâle, il le veut bien.

Que nous dit cette observation de son observateur ? « L’observateur » pris dans un sens plus large que « Jean-Marie Pelt » individuellement. L’observateur, en général, dans une société patriarcale. Y compris « de gauche », écolo, amoureux de la nature, anticapitaliste, militant, un chic type.

Elle nous dit qu’un homme qui lève la main sur une femme et qui fait semblant de lui foutre une claque… Cela n’est rien du tout. Ça compte pour du beurre. Tant qu’il ne l’a pas frappée… Et que l’on ne m’accuse pas de voir des « traits humains » là où il n’y a que poissons, c’est l’auteur lui-même qui plaque sur les cichlidés des mots et des concepts directement puisés dans le champ des constructions et comportements humains.

(…)

Et Pelt conclut :

« Des simples instincts grégaires de la bande anonyme aux comportements sophistiqués et raffinés (!) des cichlidés, on mesure les « progrès » de l’évolution dans cette classe de vertébrés ».

Il continue l’analyse de ce « raffinement » :

« Non seulement les cichlidés pratiquent l’apprivoisement du partenaire, mais, de surcroît, ces poissons illustrent une potentialité nouvelle, bien connue des comportementalistes : la réorientation de l’agressivité sur un nouvel objet ».

Jusque là, la métaphore des violences conjugales pouvait ne pas être filée de manière consciente. Mais…

« Un homme en colère contre son voisin décharge son agressivité, de retour au domicile, contre sa femme, à moins qu’il ne frappe du poing sur la table : deux comportements déviés, puisque le geste agressif n’est plus dirigé contre l’agresseur. C’est toujours un autre – ou une autre – qui paie les pots cassés ».

Et voilà. Ce qui permet une certaine paix sociale (patriarcale), ce qui permet de garantir l’ordre public, ce qui permet de sauver les apparences, c’est que les femmes (ou parfois les tables, autres « objets » – même si quand un homme violent tape du poing sur la table, c’est pour terroriser sa compagne) ont pour fonction « au domicile », d’absorber, d’encaisser, de prendre pour elles à la place d’autres, la violence masculine.

Pas le moindre jugement de valeur de l’auteur : c’est comme ça. C’est un équilibre. C’est une stratégie. Mieux : c’est «sophistiqué », c’est tellement « raffiné » !

Suite :

« Mais, en attaquant un autre congénère que son épouse provocatrice , le poisson n’invente pas d’emblée un type nouveau de comportement qui serait
purement aléatoire. Bien au contraire, ce type de réponse à l’agression a été sélectionné, ritualisé, il fait désormais partie des instincts bien établis de l’espèce
».

L’agression à laquelle il est fait référence n’est pas l’attaque initiale du mâle cichlidé. L’agression, c’est le nouveau comportement de la femelle clichidé, « l’épouse provocatrice ». Les responsabilités sont aussi interverties, chez ces poissons qui ressemblent drôlement aux humains.

« Cette faculté de dévier l’agression est une trouvaille géniale de l’évolution : elle aboutit à des comportements nouveaux par lesquels l’aménité se substitue paradoxalement à l’agressivité , comme on peut le voir chez des groupes plus récents comme les oiseaux et les mammifères.

Si les cichlidés parviennent à détourner leur agressivité sur des objets innocents (sic), les oiseaux, plus évolués que les poissons, vont beaucoup plus loin : ils manifestent des comportements évolutifs qui évoquent ceux-là mêmes s’exerçant au sein des sociétés humaines
».

Aujourd’hui, 1er janvier 2015, j’entends encore en boucle à la radio qu’un homme, déjà condamné pour des violences conjugales, a assassiné une ex-compagne.

Le conflit de voisinage devait être vraiment sérieux.

MB

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