Lettre au Mouvement du Nid au sujet de “l’étude PROSTCOST”

Grégoire Théry
Justine Rocherieux
Mouvement du Nid

Paris, le 28 septembre 2015

Justine, Grégoire,

A l’approche de l’examen par le Sénat de la proposition de loi renforçant la lutte contre le système prostitutionnel, il nous a semblé nécessaire de clarifier la position de l’AVFT vis-à-vis non seulement de cette PPL mais aussi, en cohérence, du collectif abolition 2012 et de l’étude « Prostcost » pour laquelle le Mouvement du Nid a sollicité l’AVFT.

Comme vous le savez, l’AVFT est historiquement une association abolitionniste. Son champ de compétence et d’action alimente et renforce en effet constamment cette position politique.

Comment en effet pourrions-nous soutenir qu’un acte sexuel obtenu par un homme du fait de la dépendance économique des femmes à leur contrat de travail et donc à leur rémunération est une agression sexuelle ou un viol, sans reconnaître qu’un même acte sexuel obtenu par un homme contre rémunération, quelles qu’en soient les circonstances, ne constitue pas ces infractions ?

En décembre 2012 nous avons décidé de rejoindre le collectif « abolition 2012 » pour partager nos analyses. Lors de la première (et seule) réunion à laquelle nous nous sommes rendues, nous avons constaté que le collectif ne s’était pas emparé de la définition de l’infraction visant le « client » des personnes prostituées. Nous avions proposé la création d’un groupe de travail sur cette question cruciale, en arguant de la faiblesse – c’est un euphémisme – de la PPL sur ce point, et de la nécessité de créer un rapport de force. Notre proposition n’a pas prospéré.

De fait, la position du collectif « abolition 2012 », dont le Mouvement du Nid est évidemment la pierre angulaire, a consisté à se ranger derrière la PPL et à la soutenir sans réserve.
Tandis que dans le même temps, des juges d’instruction avaient l’audace de considérer que le « client » d’une prostituée pouvait être poursuivi pour proxénétisme, délit puni de sept ans d’emprisonnement et de 150 000 euros d’amende, des associations, dont la plupart se revendique du féminisme, soutenaient le principe d’une contravention en guise de répression des mêmes actes.

Il nous paraît inutile d’expliquer en quoi cela est inacceptable.

Par la présente, nous officialisons donc le retrait de l’AVFT du collectif, ce qui implique de supprimer l’AVFT de ses signataires et toute mention de l’association sur le site Internet. Nous vous remercions de bien vouloir transmettre cette demande à la personne qui gère le site.

Par ailleurs, début juin 2015, le Mouvement du Nid nous a sollicitées dans le cadre de la promotion de l’étude « prostcost » relative à « l’estimation du coût économique et social de la prostitution », plus précisément pour une intervention filmée visant à recueillir l’analyse de l’AVFT sur cette étude et plus globalement, sur les passerelles entre les violences sexuelles au travail et la prostitution.

Lors des échanges que nous avons eus au cours desquels nous avions déjà émis quelques réserves quant au contenu de l’étude, basées sur une lecture superficielle, Justine, notre interlocutrice principale sur le projet, s’est montrée tout à fait ouverte à l’expression d’une critique.

Cependant, par mail du 19 juin, nous avons décliné cette proposition, au motif que « de nombreux points nous posent problème et rentrent en conflit avec notre position abolitionniste et la façon dont nous luttons contre les violences sexuelles ». Dans ce même mail, nous nous étions engagées à nous en expliquer plus précisément.

Nos lectures ultérieures, en plus de confirmer nos premières objections, ont provoqué une très grande colère au sein de l’équipe de l’AVFT. Et le sentiment d’un sabordage. Et d’une trahison des personnes prostituées et du combat abolitionniste.
L’orientation de l’étude – que nous contestons en tant que telle, est annoncée dès l’introduction : « ProstCost, étude inédite menée par Le Mouvement du Nid – France et Psytel, prend à revers ce mythe d’une prostitution créatrice de croissance ».
La synthèse de l’étude « prostcost » mériterait une exégèse critique approfondie que nous n’avons pas le temps (ni le courage) de faire. Nous vous faisons donc part des points qui nous semblent les plus inacceptables.

Nous avons d’emblée été rebutées et choquées par l’utilisation des méthodes et concepts issus de l’économie capitaliste, de l’emprunt de ses critères d’analyses sans la moindre distanciation qui aboutit logiquement à un résultat totalement déshumanisé et même surréaliste et préjudiciable aux intérêts des femmes et aux valeurs que nous défendons. Le nom même de l’étude à la coloration « marketing » en est l’illustration.

« Une approche en stock et non en flux »

Nous luttons contre la réification des femmes et de leur corps, or l’étude comptabilise les personnes prostituées comme des objets marchands : « Le nombre de personnes prostituées comptabilisées correspond à une approche en « stock » et non en « flux »  (page 9). Ainsi sont-elles comptabilisées au même titre que des matières premières, des produits manufacturés, des choses.

Comme le font les proxénètes.

« N’importe quelle autre activité »

Dans la synthèse de l’étude, le terme d’ « activité » est utilisé pour désigner les actes sexuels imposés par les « clients » aux prostituées : « Si les clients de la prostitution dépensaient leur argent dans n’importe quelle autre activité, la France économiserait plusieurs centaines de millions d’euros ». (page 7). Le fait de payer une femme pour un acte sexuel constituerait donc une « activité » économique. Cette terminologie et plus encore l’idéologie qui la sous-tend sont au fondement des revendications et du discours des réglementaristes qui prétendent que « la prostitution est un travail ». Le terme d’ « activité », outre son acception économique, a pour effet d’anesthésier la perception de la monstruosité qu’est la prostitution : payer pour se passer du désir des femmes serait une « activité » des « clients » comme « n’importe quelle autre (sic) » (piscine, bricolage, conférences internationales économiques etc.).

Ceci est d’autant plus choquant que vous faites le choix de reprendre cette phrase dans votre conclusion (introduite par « il est important de souligner… ») après l’avoir mentionnée parmi les premiers « enseignements » de l’étude.

L’assimilation de la prostitution à un travail, que vous récusez pourtant par ailleurs, est amplifiée par le recours à des concepts et vocabulaire empruntés au droit du travail. Ainsi « l’activité » des personnes prostituées est-elle comptabilisée en « équivalent temps plein » : « 37 000 personnes prostituées équivalent temps plein » (page 9), ou « 37 000 PP/ETP » (page 27).

«Pertes de production dues aux incarcérations » (page 21)

Cette information succède à celle relative au « coût des décès liés à l’activité (sic) prostitutionnelle » :

« En disposant du nombre de mois de détention réellement accomplis en moyenne et du salaire moyen, on obtient le coût des pertes de production liées aux incarcérations en lien avec l’activité prostitutionnelle. Le coût total de pertes de production dues aux incarcérations pour proxénétisme est ainsi estimé à 18,8 millions d’euros
 ».

Que devons-nous en déduire ?

Que les proxénètes, parce qu’ils sont emprisonnés sont privés de la « liberté d’entreprendre » et ainsi de participer au PIB ?

Cet « argument » fait encore partie de ceux qui pourraient être utilisés par les opposants au projet abolitionniste qui souhaitent l’abrogation du délit de proxénétisme.

Nous avons également ressenti un profond malaise à la lecture de l’évaluation du coût des personnes non productives que la collectivité doit supporter.

En suivant ce raisonnement purement économique, on pourrait aussi vous opposer que la gestion des prisons, dont certaines « activités » sont sous-traitées à des entreprises privées, participe du PIB de la France… Donc en partie « grâce » aux proxénètes en détention.

Par ailleurs, dans votre conclusion, vous faites le parallèle entre l’évasion fiscale des recettes liées à la prostitution et le « manque à gagner » pour la consommation nationale. Nous estimons fort problématique qu’une association investie dans le champ de la lutte contre les violences faites aux femmes défende les intérêts (recettes fiscales notamment) d’un état patriarcal.

« Chaque anne?e, ce sont entre 519 et 762 millions d’euros qui manquent aux recettes fiscales et a? la consommation nationale13. » (p.27)

Alors qu’en introduction vous saluez le refus de l’INSEE d’intégrer « le chiffre d’affaire de la prostitution » dans le PIB français, vous vous désolez de l’évasion fiscale liée à la non imposition des « revenus de la prostitution ».
C’est à n’y rien comprendre.

« VVS = ?VAV.(1+?)-t où t est le nombre d’années de vie restantes attendu et le taux d’actualisation(1)» (fiche 510 annexée à l’étude)

« Cela nous conduit à affecter aux viols un coût de 15 % du coût de la valeur d’une année de vie, soit un préjudice de : 150 000 €? x 0,15 = 22 500? € ».

Que vous assumiez ce calcul nous stupéfie :

  • En raison du principe même d’accorder une valeur marchande à une année de vie ;
  • À cause du parallèle qui est fait entre préjudice lié à la « pollution atmosphérique(2)» et celui des personnes prostituées violées ;
  • Parce que vous avez considéré que le préjudice lié à un viol ne courrait que pendant un an !;
  • Parce qu’à supposer qu’une année de vie puisse avoir un coût, la «valeur préjudicielle» (sic) des viols des femmes prostituées ne correspondrait qu’à 15 % de la valeur d’une année de leur vie ;
  • Parce que par définition, les préjudices des femmes victimes de violences sont extrêmement variables, divers et ne peuvent être contenus dans un chiffre.

« Les personnes prostituées sont a minima 6 fois plus exposées que la population générale au viol » (page 24)

Pour aboutir à cette proportion, vous comparez le nombre de femmes victimes de viol au cours de la vie dans la « population générale » (6,8%) et le nombre de femmes prostituées victimes de viol au cours de la même période (38 %, source INVS et FNARS). En note de bas de page, vous précisez que « les viols » doivent s’entendre comme « rapports sexuels forcés ».

Nous pouvons donc en déduire que vous reprenez à votre compte l’idée selon laquelle, 62 % des femmes prostituées n’ont pas été victimes de viol au cours de leur vie.

En relayant le pourcentage de « 51 % des personnes prostituées interrogées ont subi ou des violences physiques au cours des 12 derniers mois » et « 64 % ont subi une ou des violences psychologiques au cours des 12 derniers mois », il est possible d’en conclure que 49 % des personnes prostituées n’ont pas subi de violences physiques et 36 % n’ont subi aucune violence psychologique.

Votre étude entérine donc l’idée, chère aux réglementaristes, selon laquelle les violences sexuelles, physiques et psychologiques ne sont pas inhérentes à la prostitution.
Ces « informations » pourraient donc servir à étayer un plaidoyer en faveur de la création d’un statut de « travailleuse sexuelle » prétendument propice à empêcher la commission de violences de toute nature à l’encontre des prostituées.

Pour toutes ces raisons et d’autres encore, « l’étude » « prostcost » nous apparaît particulièrement dangereuse.

Salutations féministes,

Sophie Péchaud et Marilyn Baldeck

PS : L’envoi de cette lettre a été suivi d’un échange de mails avec Grégoire Théry qui, pour l’essentiel, contestait les “intentions” que nous prêterions au Mouvement du Nid. L’analyse critique de cette étude accablante nous avait pourtant dispensée de l’analyse des intentions de ses commanditaires. Un échange de vive voix devait également avoir lieu, mais aucune date consensuelle n’a pu être trouvée. Une réponse officielle du CA du MdN devait nous être envoyée. Nous l’attendons toujours…

Notes

1. « C’est la méthode retenue par le rapport de l’OCDE et le rapport Boiteux pour le calcul des valeurs santé dans le secteur de la pollution atmosphérique. Elle fixe ainsi en France la valeur d’une année de vie à 150 000? € ( 2010) ».

2. Voir note précédente.

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